Un panel d’orateurs de grande qualité, des exposés à
la fois riches, denses et passionnants, un auditoire nombreux et
très attentif : toutes les conditions étaient finalement réunies
pour faire de ce colloque une vraie réussite. On ne peut pourtant
pas dire que évoquer la fragilité de l’homme, pour la valoriser de
surcroît, est très «porteur» dans notre société actuelle qui prône
tout l’inverse : la performance, la jouissance, la recherche de la
sécurité.
Mais à l’aune de la crise financière qui met en
évidence la fragilité de notre système bancaire voire celle d’un
pays de l’Union Européenne, ce thème résonnait de manière toute
particulière.
Médecins, économistes, philosophes, religieux se
sont donc succédé à la tribune pour des constats terribles. «Les
fragilités économiques et financières sont reconnues. Pas la
fragilité humaine», dira notamment le Dr Xerri, premier et dernier
intervenant de la journée. «Le monde moderne vit d’un ressentiment
d’être né» complètera un peu plus tard Mgr Ide, en citant Hannah
Arendt. Tandis que, dans un même registre, Dominique Lambert,
professeur de philosophie aux facultés Notre-Dame de Namur, parlera
d’un homme «qui semble fatigué d’être humain». Pire encore, il y
aurait, selon le Dr Bernard Ars, un «risque de dérive eugénique
d’une médecine qui ne s’intéresserait pas aux fragilités.». «Or la
conscience de la fragilité peut ouvrir des failles libératrices»,
avait-il indiqué juste avant…
Bref, on est bien loin du message de la Bible et
des Evangiles rappelé dans l’après-midi par le frère jésuite Edouard
Herr. Ce que constata également le professeur de Woot : « Notre
modèle économique actuel déshumanise nos sociétés, et accroît cette
déshumanisation de manière systémique». Et quand ce modèle
économique s’applique au service de la santé, on assiste alors à un
abandon progressif du « prendre soin » pour le seul soin, expliquera
pour sa part le Dr Galichon, alors que ces deux facettes de la
médecine doivent venir en continuum.
Une humanité née il y a 60.000 ans
En dépit de ce tableau assez noir, ce colloque
n’avait pourtant rien de pessimiste. On sentait malgré tout une foi
en l’homme. Car il existe de fait un pouvoir des faibles. Celui des
nouveau-nés est le plus évident a rappelé le professeur Le Pichon au
cours d’une intervention qui fut sans doute la plus passionnante et
la plus émouvante (avec les «instants fragiles» de Régis Defurnaux,
un diaporama-témoignage sur les soins palliatifs au foyer
Saint-François de Namur). Géodynamicien,
le Pr Xavier Le Pichon a en effet souligné l’importance des
faiblesses et des imperfections dans n’importe quel système vivant
et même dans la tectonique des plaques (dont il est un des
spécialistes mondiaux). Mieux encore, l’auteur du livre «Aux
racines de l’homme : de la mort à l’amour » a surtout mis en
évidence qu’une société était humaine quand elle prenait en compte
ceux qui souffrent. Et de mentionner à cet égard l’historique
découverte de la tombe fleurie de Shanidar. Cette dernière permit à
des paléoanthropologues d’affirmer que les Néandertaliens,
jusqu’alors considérés comme des pré-humains bestiaux, pouvaient
prendre soin de leurs blessés, et devenaient du coup de vrais
humains. «C’est la rencontre avec l’homme qui souffre qui fait
l’humanité», expliqua le professeur au Collège de France, «et
l’homme ne cesse de réinventer son humanité en étant confronté aux
fragilités».
Oserions-nous alors dilapider un tel héritage d’au moins 60.000 ans?
Catho.be
26/X/11